Centro Interdipartimentale di Ricerca sull'Utopia

 

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Noblesses utopiques: consecration de l’utopiste en son texte, comparaison de Denis Veiras et Simon Tyssot de Patot

di Edith Aubin

Si les utopies française de la fin du règne de Louis XIV ont fait l’objet de nombreuses études : philosophiques, anthropologiques, narratologiques, la biographie de leurs auteurs est resté largement dans l’ombre.

En premier lieu pour des raisons scientifiques évidentes : il reste peu de documents sur ces auteurs contraints à l’exil et à l’anonymat. Les principaux documents biographiques sur Veiras émanent parfois de sources douteuses : une notice rédigée par un certain Thomasius qui a connu personnellement Veiras, quelques lettres. Pour ce qui est de Tyssot de Patot, il faut se reporter au bilan dressé par Aubrey Rosenberg dans son édition récente des Aventures de Jacques Massé.

Outre la rareté des documents, c’est le statut même de ces textes qui a conduit la critique à négliger les questions biographiques. Ils ont en effet surtout été envisagés comme émanant d’un il collectif, exprimant l’atmosphère de révolte et de désenchantement propre à cette fin de règne ou plus étroitement du milieu protestant. Dès lors, il s’agissait de dégager un ensemble d’idées générales, de constater des constantes narratologiques. Quant au héros et narrateur, malgré ses airs de familiarité avec l’auteur, il jouait surtout le rôle convenu de passeur du message utopique.

Mon propos n’est pas d’apporter une nouvelle pierre aux études biographiques mais d’examiner comment l’auteur se contemple au miroir de l’utopie. Dans cette optique, il est intéressant de considérer l’utopie comme un espace ludique où l’utopiste cherche à s’inventer une autre destinée, sans toutefois perdre de vue le réel. Il ne s’agit pas bien sûr de considérer ces textes comme la production infantile d’un esprit déçu par la réalité mais d’étudier les avatars de l’auteur en son texte, selon trois moments : idéologique, romanesque, auctorial, trois moments ou l’auteur apparaît de face, de profil, figure d’autorité ou corps morcelé.


Moment idéologique : les conditions du bonheur.

L’espace utopique permet un retournement positif des données générales de l’existence, permettant à nos auteurs d’imaginer pour leurs doubles une destinée plus favorable dans un monde plus juste.

En effet, de l’existence de Veiras et de Tyssot nous retiendrons surtout l’exil et la marginalité. Mais cette marginalité est loin d’être revendiquée, connotée positivement en aventure. Comme le note Lise Leibacher-Ouvrard dans sa notice biographique, Veiras ou Tyssot auront recherché avant tout la reconnaissance sociale.

Ainsi, Veiras, né à Alès vers 1630 dans une famille protestante, embrasse la carrière attendue des armes et participe à la guerre du Piemont pendant deux ans, puis la robe. Il se serait inscrit comme avocat au parlement de Toulouse. Si son existence ne suit pas un cours homogène, c’est à l’intolérance religieuse qu’il faut en attribuer la cause. Exilé en Angleterre, il fréquente un cercle brillant : Buckingham, Pepys avant de rentrer en France, suite à la disgrâce de Buckingham. Un deuxième exil après la révocation de l’Edit de Nantes le conduit en Hollande où nous perdons sa trace.

Quant à Tyssot de Patot, son existence semble une version plus picaresque de celle de Veiras. L’histoire de son nom rapporté par Aubrey Rosenberg en constitue une introduction burlesque. Un certain Tisoni installé en Suisse se fait appeler Tissot pour échapper à sa famille. Très velu, il est surnommé "patte d’ours " qui devient progressivement patot. Quand la famille s’installe en Hollande, elle change le i en y, car Tissot a la fâcheuse particularité de signifier " c’est un sot " en hollandais. Tyssot connaît la gêne matérielle, n’approche pas les cercles du pouvoir, a quatorze enfants dont sept parviennent à l’âge adulte. Toute sa vie, il rêve en vain de passer du statut de professeur dans une école française à celui de professeur de mathématiques dans un collège universitaire.

Pourtant, en utopie, exil et errance marqués négativement comme fuite sont retournés positivement en destinée. Ainsi, alors que Veiras est poussé sur les routes par l’intolérance religieuse, Siden, son héros et narrateur l’est par la curiosité. Dès l’enfance, il a la passion des voyages que contrarie un temps la mort de son père et l’autorité de sa mère qui lui fait abandonner l’épée pour la robe. Mais à la mort de cette dernière, il choisit d’aliéner ses biens et de s ‘embarquer pour les Indes orientales. Les héros de Tyssot sont moins glorieux et c’est l’indigence qui les force à partir, mais ils savent profiter de l’occasion pour enrichir leurs connaissances à défaut de leur bourse.

La notion de voyage gratuit, simple recherche de dépaysement ne naît qu’avec le Romantisme et il y a, au contraire toute une tradition condamnant le voyage, vaine recherche de la fortune, de Lucien à la fable des Deux pigeons. Ajoutons le discrédit au dix-septième des vagabonds, faux pèlerins et autres coquillarts. Pourtant, en utopie, le voyage change vite de sens, il prend la valeur d’un parcours initiatique, ce que n’a pas manqué de souligner la critique. Le voyage permet aussi de faire de l’utopie le meilleur des mondes possible, puisqu’il l’inscrit au terme d’un trajet vraisemblable et non dans un ailleurs absolu. Ainsi, il est significatif que Sévarias, le grand Législateur, parcoure le monde avant d’instaurer la dynastie des Sévarambes. Parsis en contexte musulman, élevé par un Vénitien qui lui apprend la vertu et les sciences, il traverse diverses épreuves, va chercher la sagesse en Orient.

De plus, dans le monde utopique, les voyageurs voient lever les principaux obstacles à leur ascension sociale : la naissance et l’argent, puisque le pouvoir revient au mérite dans le monde idéal. Sévarias refuse la notion de noblesse héréditaire. Les diverses dignités de la magistrature revient au mérite et à l’expérience. En Australie ou au royaume de Ruffal, Il n’y a pas non plus de privilèges attachés à la naissance. Les personnages de Tyssot présentent même des cas saisissants d’ascension sociale : Jacques Massé et sont ami, l’horloger La Forêt, sont traités comme des princes pour avoir introduit l’invention de l’horloge. En Islande, Pierre de Mésange apprend que le roi est le fils d’escrocs, de tireurs d’horoscopes et qu’il a pris la place du gouverneur à la faveur d’une ressemblance physique. Il devient roi avec la bénédiction du roi du Danemark qui n’ignore rien, pourtant de sa basse extraction. Pierre en conclut qu’il est plus honorable de s’élever par vertu que par naissance. Cette histoire rappelle la parabole du roi naufragé racontée par Pascal dans le Premier discours sur la condition des Grands et commentée par Louis Marin :

Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue,
dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui
s’était perdu ; et ayant beaucoup de ressemblance de corps
et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en
cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti
prendre ; mais il résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune.
Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et se laissa
traiter de roi.

La méprise du peuple qui prend l’image du roi pour le roi montre que l’image est marqueur de pouvoir, comme l’explique Louis Marin. Il y a clivage entre l’individu, corps réel qui se sait usurpateur et la fonction qu’il incarne, corps politique dont la légitimité repose sur une méprise, signe que le monarque n’est que le dépositaire d’un pouvoir et non son incarnation. Cette scission invalide la formule de l’eucharistie, la coexistence du littéral et du métaphorique dans le réalisme de la Parole, ce qui sape les fondements du pouvoir de droit divin.

Mais un autre obstacle redoutable en cette période de transformation économique, doit être levé : l’argent. Sévarias adopte une solution radicale, l’abolition de la propriété privée qui permet de supprimer les vices liés à l’esprit de possession : orgueil et avarice. Au cours de ses aventures, Siden a l’occasion de révéler ses qualités de chef. Ainsi, pendant l’épisode de robinsonnade qui précède la découverte de la société utopique, il est élu chef par ses compagnons, en raison de son expérience militaire. Par la suite, Siden continue d’être au premier plan, distingué par les Sévarambes comme responsable d’osmasie. Ce passage consacre le triomphe des valeurs héroïques sur celles de l’argent. Déjà, la biographie du narrateur annonçait ses prédispositions pour l’épée qu’il ne quitte que contraint et forcé, pour la robe. S’il excelle en esprit et éloquence, Siden trouve la pratique du Palais basse et servile.

Les textes de Tyssot ne décrivent pas de manière précise l’économie utopique, mais en Australie, une répartition égalitaire des terres permet de supprimer la possession héréditaire des terres, privilège de la noblesse. C’est surtout le trajet des héros qui témoigne du mépris de l’argent. Il y a chez Jacques Massé ou Pierre de Mésange une dimension picaresque, une revendication orgueilleuse chez Pierre en particulier, de la pauvreté. De leurs aventures, ces héros ne tirent pas de profit matériel. Sans revendiquer la marginalité et vivre franchement dans un monde parallèle, ils adoptent au terme de leurs aventures, une retraite tranquille, un état de médiocrité.

Sans naissance ni argent, reste le savoir comme source de dignité. L’utopie rêve d’introduire la science au pouvoir, de réaliser l’ordre de la raison. Le savoir est d’ailleurs l’apanage du voyageur et de son double utopique : roi ou législateur. Veiras décrit une société qui sait reconnaître le mérite, en témoigne la pièce emblématique des Sévarambes, écrite par le poète Khodimias et intitulée " le prix du mérite ". Elle raconte le triomphe d’un poète auprès de sa belle sur ses rivaux, un jeune homme beau mais fade, un musicien à la belle voix mas sans esprit, autrement dit le triomphe des qualités essentielles de l’être sur les apparences. Chez Tyssot, Jacques Massé affirme son autorité sur ses compagnons de route, puis s’attire le respect du roi, grâce à ses connaissances scientifiques.

Ce savoir moderne qui permet de maîtriser le monde, des sciences aux langues vivantes, en passant par la géographie est ce qui permet le plus nettement la consécration de l’utopiste en son texte. Voyageur, aventurier de la connaissance, il se confond même chez Veiras avec la figure du grand législateur. On aura déjà noté comment l’utopiste imagine le cadre idéal à la réalisation de ses rêves. Il joue aussi à se contempler au miroir de l’utopie à travers ses personnages.


Moment romanesque : des soldats de plomb.

Emmanuel von der Mühl ironisait sur la fonction compensatoire de l’utopie pour Veiras qui confère au héros un rang que son auteur ne pouvait que convoiter et compare Veiras à " enfant jouant avec des soldats de plomb ". On retrouve souvent cette idée d’enfantillage attachée à l’utopie, envisagée alors comme un espace de jeu, la rectification narcissique d’un destin incompris. C’est bien sûr réducteur, mais il y a bien un jeu de possibles figuré par des avatars de l’auteur qui peut jouer au moins partiellement, une fonction compensatoire, au delà de la pure convention. Les personnages utopiques fragiles, tremblants, s’effaçant parfois au profit de la voix idéologiques, n’en ont pas moins une existence.

Le jeu sur l’onomastique est un des indices les plus évidents de l’investissement narcissique de Denis Veiras dans son texte. Il prête son nom sous la forme anagrammatique au capitaine Siden et au Législateur des Sévarambes, Sévarias. Cette répartition entre prénom et nom a une valeur idéologique selon G.Benrekassa. En effet, le prénom n’est pas affecté d’un coefficient idéologique, contrairement au nom patronimique. Siden représente donc une version immature de Sévarias. Siden personnage trop parfait pour le monde historique trouvera en utopie un monde à sa mesure. Sévarias, quant à lui, apparaît à la troisième personne, icône dans le texte et incarnation d’un idéal du pouvoir, ce qui permet à Veiras d’occuper toutes les positions, voyageur, législateur, narrateur et héros, sans compter cet éditeur dont parle l’avis au lecteur et qui a rencontré Siden. Veiras se donne même le plaisir d’inscrire son nom dans la terre utopique. En effet, les compagnons de Siden nomment leur campement Sidenbourg en l’absence momentanée de leur chef. Que dire enfin du nom de Sévarias qui se démultiplie à travers la dynastie des vice-rois, variante à partir du préfixe Sév et du suffixe as.

Tyssot de Patot n’est pas plus discret, même s’il ne parsème pas ainsi son nom au fil du texte. Il joue quant à lui au maître d’école, comme Veiras joue aux soldats de plomb et profite des déambulations de ses héros pour faire des exposés pédagogiques sur les tourbillons, le mouvement des astres etc...Il apparaît même en personne dans son deuxième roman. En effet, Pierre de Mésange rencontre à Rotterdam un certain Monsieur Tyssot, exilé pour des raisons religieuses, venu de Delft pour retrouver un voleur. Tyssot lui conseille en latin d’abandonner les fils de marchands et de joindre les gens d’étude à Leiden. Cette apparition malicieuse en silhouette le campe en homme de science désintéressé. Comme s’il ne pouvait résister à l’envie d’entrer dans son texte, Tyssot le fait en passant et non sans ironie. Parfois, son texte semble d’ailleurs se parodier lui-même. La description de la société utopique occupe d’ailleurs une place réduite par rapport aux voyages et aux discussions religieuses ou scientifiques. De ses héros, nous avons une image qui alterne entre idéal et burlesque. Tel ce début du voyage de Groenland où Pierre parle des proportions parfaites de son corps et des savants qui viennent sans cesse le mesurer. Pierre n’est pas un héros et le revendique, il parle de " sa naissance obscure ", de sa " vie abjecte et servile " et raille le public qui ne s’intéresse qu’au " bruit éclatant que font ordinairement les héros ". Même dans ses moments de gloire, Pierre reste le héros picaresque voué à l’instabilité. Il se voit un temps conférer l’insigne honneur de prodiguer ses conférences scientifiques depuis le trône royal que lui cède pour l’occasion le roi de Ruffal. C’est l’occasion pour Tyssot de nous livrer un exposé circonstancié sur la pesanteur. Pierre termine son exposé par un éloge du roi et de la connaissance, aussitôt suivi de son propre éloge par le roi de Ruffal qui s’incline devant sa science.

Bien sûr, le narrateur, et à travers lui, Tyssot, se donne le frisson de la reconnaissance, mais l’aigle se brise vite les ailes. Des hauteurs sublimes de la science, le texte retombe vers un passage de comique peu aérien. Atterré par la pesanteur d’esprit de ses auditeurs, poursuivi par les assiduités de la nièce du roi, intelligente mais fort laide, Pierre la refuse et doit s’exiler dans une autre ville du royaume où ses cours de physique lui attirent une autre fâcheuse mésaventure. Pour avoir voulu expliquer d’un peu trop près le mouvement des astres à une femme mariée, le voilà castré brutalement par un garde, tragique conclusion au sacre manqué du savant.

Il est temps de nuancer le rapport de l’utopiste à ses doubles. Le personnage réaliste, le double, incarnation de la raison , ne résiste pas à l’épreuve du texte utopique. La voix de la raison, celle qui fait passer le message, doit être une parole testamentaire et désincarnée.


L’auteur ou le complexe d’Abélard.

J’emprunte l’expression à Eric Walter pour désigner cet imaginaire des gens de lettres qui en fait des moines laïques et l’écriture une activité solitaire, une activité de renoncement qui confère une dignité, une noblesse à ses sectateurs. Rappelons l’ouvrage d’un homonyme de notre auteur, le docteur Tissot, De la santé des gens de lettres, texte de 1769 qui s’interroge sur l’activité littéraire comme remplacement de l’activité sexuelle, ce qui expliquerait que Pierre n’ait pu garder son stylo et ses attributs masculins.

Il a été souvent noté que la parole utopique est une parole testamentaire et que le narrateur ne vit que le temps de léguer son document à l’éditeur fictif. L’orgueil suprême de l’utopie n’est pas tant de dresser sa propre statue au fil du texte que de parler de la raison, de ce lieu anonyme et éternel où s’abolit la subjectivité.

Veiras met en scène de manière claire ce sacrifice du sujet. En effet, dans le temple sévarambe trônent statues et peintures représentant les vice-rois. Mais il ne s’agit pas de rendre un culte religieux à leur personne. Les peintures célèbrent surtout l’excellence des lois divines de Sévarias, dissocient corps politique et corps réel. Deux tableaux mettent d’ailleurs en scène la possibilité d’un écart des vice-rois, rois trop humains pour être parfaits mais heureusement contraints par la loi à rester dans le droit chemin. Tel ce tableau représentant le roi Sévardumistas, roi trop belliqueux " tirant son épée à demi hors du fourreau, et une main sortant du ciel qui lui retient le bras ". Cette main ne signifie pas une intervention surnaturelle mais représente l’opposition du conseil aux projets guerriers du roi. La main est l’emblème de l’origine prétendument célestes des lois de Sévarias. Un autre tableau raconte un drame de la passion et permet d’introduire l’histoire de deux jeunes amants, Floristan et Calénis. Cette aventure se passe pendant le règne de Sévaristas, descendant naturel de Sévarias et le plus jeune et le plus beau des vice-rois. Celui-ci, amoureux de la belle Calénis la persuade de l’épouser, ignorant l’existence de son rival Floristan. L’amant malheureux surgit alors au palais et se plonge un poignard dans le sein devant la belle infidèle et le roi. Touché par cette marque d’amour, le roi cède Calénis à Floristan qui a le bon goût de se remettre de sa blessure. Véritable exemplum, geste sublime, romain de sacrifice d’un roi pour le bonheur de ses sujets, ce moment théâtral est figuré sur le tableau et montre que le roi, pour être sensible, obéit toujours à la raison. L’idylle entre le roi et ses sujets ne saurait être perturbé par le désir. Décrivant le mythe du bon pouvoir, E. Enriquez explicite ce rapport à un père aimant et idéalisé, " objet commun du groupe placé par chacun à la place de son idéal du moi " et permettant l’identification du groupe les uns aux autres. Un autre personnage a droit quant à lui au bonheur personnel et à la consécration, c’est le poète Khodimias, rebaptisé " esprit divin " et qui a obtenu les faveurs d’une belle jeune fille grâce à son esprit, l’emportant sur des rivaux plus beaux que lui. Sa pièce " le prix du mérite " raconte aux Sévarambes le triomphe répété de l’esprit sur l’apparence. Ainsi, ces deux figures permettent de dissocier séduction physique et charmes de l’esprit et d’évacuer ainsi la part d’ombre du pouvoir, une séduction irrationnelle.

Tyssot propose une version moins sublime et plus pessimiste, l’adoption de masques. Alors que Veiras exprime une confiance dans la possible transparence des êtres et des corps, Tyssot raconte le divorce entre intérieur et extérieur, public et privé. A travers le personnage de Pierre, il semble représenter l’impuissance de la perfection physique et spirituelle, idéal grec qui n’a plus cours dans un monde déchu. On pense au tableau élogieux que Tyssot dresse de sa personne dans ses Lettres choisies. Pierre a un corps aux proportions si parfaites que les savants viennent le mesurer. Mais dans l’univers obscurantiste décrit par Tyssot, il n’y a plus d’harmonie, l’apparence est souvent trompeuse, la nature parfois irrégulière. On sait ce qui arrivera au corps trop parfait de Pierre, objet de trop de convoitises. La beauté ne saurait être trop insolente et le savant doit se faire eunuque pour faire entendre sa voix. Ce burlesque Fontenelle qui n’a guère de chance avec les marquises cherche alors une indépendance sans éclat. C’est le chinois universaliste rencontré par son héros dans les geôles de l’inquisition de Goa qui permet à Tyssot de formuler sa conception de la liberté. Le chinois ne professant aucune religion particulière, choisit d’adopter celle du pays où il se trouve, adoption d’un masque qui ne nuit en rien à sa liberté intérieure. On peut opposer cette figure à celle du mandarin, rencontre réussie du pouvoir et du savoir qui a tant fasciné Voltaire. Tyssot nous parle d’un monde intolérant qui force l’individu à se retrancher dans son for intérieur.

Le dix-huitième compte des cosmopolites célèbres, de Grimm à Casanova, mais le terme encore rare quant Fougeret de Mombront l’utilise, est ambivalent. En bonne part, il peut signifier un sentiment d’appartenance à la communauté humaine. En mauvaise part il désigne un homme qui n’a pas de sentiment d’appartenance nationale et revendique une liberté, un égotisme dangereux. Fougeret de Mombront en constitue une exemple célèbre. Si les Tyssot ont la patte velu, lui c’est le coeur qu’il a velu, si l’on en croit Diderot. L’utopie, de part sa recherche de clôture s’ancre résolument dans un espace et ne s’accommode guère du cosmopolitisme. Etre sans feu ni lieu, c’est être sans foi ni loi. Berrington, dans les Mémoires de Gaudence de Lucques décrit un homme errant, fils d’un anglais et d’une hollandaise, devenu lieutenant à Batavia et condamné à vivre dans une solitude affreuse, avant de rencontrer les Mezzoraniens et abuser de leur confiance Gaudence, horrifié, conclut qu’il est pire que le cannibale qui ne s’attaque pas à ses amis. Grivel dans L’Ile inconnue condamne le même genre de personnage, l’anglais Wilson qui n’a " aucun fond de morale et de religion et comme loi que les conventions humaines appuyées par la force ".

Tyssot n’adopte pas ce discours moralisant, peut-être parce qu’il ne croit pas vraiment à l’utopie. Le Juif errant traverse Les aventures de Jacques Massé. De ce personnage légendaire, Tyssot ne retient que le voyageur universel, connaisseur de tous les temps et tous les lieux et néglige la question de sa condamnation. Certes, il raille ses fables juste bonnes pour " enfants " et " femmelettes ", mais il s’intéresse à ses récits qui lui donnent envie de partir en exploration et lui ouvrent la voie de l’utopie. Le frère du roi imposteur dont nous avons déjà parlé, constitue une variation sur le même thème. Bérénice est un vagabond érudit, polyglotte qui impressionne favorablement Pierre, surpris d’apprendre qu’il est " ramoneur de cheminées, n’ayant ni feu ni lieu au monde, et étant comme Melchicedec, sans père et sans mère et sans généalogie ". Ce libertin qui ne veut s’assujettir à rien, est parfaitement heureux, malgré la bassesse de sa condition.

 

Au terme de cette étude, nous semblons avoir perdu de vue les considérations biographiques, mais l’existence de Veiras et de Tyssot posent nécessairement la question du pouvoir et de l’exil. L’espace utopique leur permet d’imaginer le lieu idéal où le mérite retrouverait ses droits et le savant la gloire. Pourtant, c’est toujours au prix d’un renoncement : renoncement au désir qui se solde chez Veiras par une dissociation du savoir et du pouvoir, de l’esprit et du corps et chez Tyssot par l’adoption de masques. Corps statufié ou corps voilé. Nul doute que la distinction du corps réel et du corps politique constitue un gain pour l’histoire politique, mais elle implique le sacrifice d’une relation heureuse de l’utopiste à ses doubles.

 
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