di Edith Aubin
Si les utopies française de la fin du règne de Louis XIV
ont fait l’objet de nombreuses études : philosophiques, anthropologiques,
narratologiques, la biographie de leurs auteurs est resté largement dans
l’ombre.
En premier lieu pour des raisons scientifiques évidentes :
il reste peu de documents sur ces auteurs contraints à l’exil et à l’anonymat.
Les principaux documents biographiques sur Veiras émanent parfois de sources
douteuses : une notice rédigée par un certain Thomasius qui a connu
personnellement Veiras, quelques lettres. Pour ce qui est de Tyssot de Patot,
il faut se reporter au bilan dressé par Aubrey Rosenberg dans son édition
récente des Aventures de Jacques Massé.
Outre la rareté des documents, c’est le statut même de
ces textes qui a conduit la critique à négliger les questions biographiques.
Ils ont en effet surtout été envisagés comme émanant d’un il collectif,
exprimant l’atmosphère de révolte et de désenchantement propre à cette fin
de règne ou plus étroitement du milieu protestant. Dès lors, il s’agissait
de dégager un ensemble d’idées générales, de constater des constantes
narratologiques. Quant au héros et narrateur, malgré ses airs de familiarité
avec l’auteur, il jouait surtout le rôle convenu de passeur du message
utopique.
Mon propos n’est pas d’apporter une nouvelle pierre aux
études biographiques mais d’examiner comment l’auteur se contemple au miroir
de l’utopie. Dans cette optique, il est intéressant de considérer l’utopie
comme un espace ludique où l’utopiste cherche à s’inventer une autre
destinée, sans toutefois perdre de vue le réel. Il ne s’agit pas bien sûr de
considérer ces textes comme la production infantile d’un esprit déçu par la
réalité mais d’étudier les avatars de l’auteur en son texte, selon trois
moments : idéologique, romanesque, auctorial, trois moments ou l’auteur
apparaît de face, de profil, figure d’autorité ou corps morcelé.
Moment idéologique : les conditions du bonheur.
L’espace utopique permet un retournement positif des
données générales de l’existence, permettant à nos auteurs d’imaginer pour
leurs doubles une destinée plus favorable dans un monde plus juste.
En effet, de l’existence de Veiras et de Tyssot nous
retiendrons surtout l’exil et la marginalité. Mais cette marginalité est
loin d’être revendiquée, connotée positivement en aventure. Comme le note
Lise Leibacher-Ouvrard dans sa notice biographique, Veiras ou Tyssot auront
recherché avant tout la reconnaissance sociale.
Ainsi, Veiras, né à Alès vers 1630 dans une famille
protestante, embrasse la carrière attendue des armes et participe à la
guerre du Piemont pendant deux ans, puis la robe. Il se serait inscrit comme
avocat au parlement de Toulouse. Si son existence ne suit pas un cours
homogène, c’est à l’intolérance religieuse qu’il faut en attribuer la cause.
Exilé en Angleterre, il fréquente un cercle brillant : Buckingham, Pepys
avant de rentrer en France, suite à la disgrâce de Buckingham. Un deuxième
exil après la révocation de l’Edit de Nantes le conduit en Hollande où nous
perdons sa trace.
Quant à Tyssot de Patot, son existence semble une version
plus picaresque de celle de Veiras. L’histoire de son nom rapporté par
Aubrey Rosenberg en constitue une introduction burlesque. Un certain Tisoni
installé en Suisse se fait appeler Tissot pour échapper à sa famille. Très
velu, il est surnommé "patte d’ours " qui devient progressivement patot.
Quand la famille s’installe en Hollande, elle change le i en y, car Tissot a
la fâcheuse particularité de signifier " c’est un sot " en hollandais.
Tyssot connaît la gêne matérielle, n’approche pas les cercles du pouvoir, a
quatorze enfants dont sept parviennent à l’âge adulte. Toute sa vie, il rêve
en vain de passer du statut de professeur dans une école française à celui
de professeur de mathématiques dans un collège universitaire.
Pourtant, en utopie, exil et errance marqués négativement
comme fuite sont retournés positivement en destinée. Ainsi, alors que Veiras
est poussé sur les routes par l’intolérance religieuse, Siden, son héros et
narrateur l’est par la curiosité. Dès l’enfance, il a la passion des voyages
que contrarie un temps la mort de son père et l’autorité de sa mère qui lui
fait abandonner l’épée pour la robe. Mais à la mort de cette dernière, il
choisit d’aliéner ses biens et de s ‘embarquer pour les Indes orientales.
Les héros de Tyssot sont moins glorieux et c’est l’indigence qui les force à
partir, mais ils savent profiter de l’occasion pour enrichir leurs
connaissances à défaut de leur bourse.
La notion de voyage gratuit, simple recherche de
dépaysement ne naît qu’avec le Romantisme et il y a, au contraire toute une
tradition condamnant le voyage, vaine recherche de la fortune, de Lucien à
la fable des Deux pigeons. Ajoutons le discrédit au dix-septième des
vagabonds, faux pèlerins et autres coquillarts. Pourtant, en utopie, le
voyage change vite de sens, il prend la valeur d’un parcours initiatique, ce
que n’a pas manqué de souligner la critique. Le voyage permet aussi de faire
de l’utopie le meilleur des mondes possible, puisqu’il l’inscrit au terme
d’un trajet vraisemblable et non dans un ailleurs absolu. Ainsi, il est
significatif que Sévarias, le grand Législateur, parcoure le monde avant d’instaurer
la dynastie des Sévarambes. Parsis en contexte musulman, élevé par un
Vénitien qui lui apprend la vertu et les sciences, il traverse diverses
épreuves, va chercher la sagesse en Orient.
De plus, dans le monde utopique, les voyageurs voient
lever les principaux obstacles à leur ascension sociale : la naissance et l’argent,
puisque le pouvoir revient au mérite dans le monde idéal. Sévarias refuse la
notion de noblesse héréditaire. Les diverses dignités de la magistrature
revient au mérite et à l’expérience. En Australie ou au royaume de Ruffal,
Il n’y a pas non plus de privilèges attachés à la naissance. Les personnages
de Tyssot présentent même des cas saisissants d’ascension sociale : Jacques
Massé et sont ami, l’horloger La Forêt, sont traités comme des princes pour
avoir introduit l’invention de l’horloge. En Islande, Pierre de Mésange
apprend que le roi est le fils d’escrocs, de tireurs d’horoscopes et qu’il a
pris la place du gouverneur à la faveur d’une ressemblance physique. Il
devient roi avec la bénédiction du roi du Danemark qui n’ignore rien,
pourtant de sa basse extraction. Pierre en conclut qu’il est plus honorable
de s’élever par vertu que par naissance. Cette histoire rappelle la parabole
du roi naufragé racontée par Pascal dans le Premier discours sur
la condition des Grands et commentée par Louis Marin :
Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue,
dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui
s’était perdu ; et ayant beaucoup de ressemblance de corps
et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en
cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti
prendre ; mais il résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune.
Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et se laissa
traiter de roi.
La méprise du peuple qui prend l’image du roi pour le roi
montre que l’image est marqueur de pouvoir, comme l’explique Louis Marin. Il
y a clivage entre l’individu, corps réel qui se sait usurpateur et la
fonction qu’il incarne, corps politique dont la légitimité repose sur une
méprise, signe que le monarque n’est que le dépositaire d’un pouvoir et non
son incarnation. Cette scission invalide la formule de l’eucharistie, la
coexistence du littéral et du métaphorique dans le réalisme de la Parole, ce
qui sape les fondements du pouvoir de droit divin.
Mais un autre obstacle redoutable en cette période de
transformation économique, doit être levé : l’argent. Sévarias adopte une
solution radicale, l’abolition de la propriété privée qui permet de
supprimer les vices liés à l’esprit de possession : orgueil et avarice. Au
cours de ses aventures, Siden a l’occasion de révéler ses qualités de chef.
Ainsi, pendant l’épisode de robinsonnade qui précède la découverte de la
société utopique, il est élu chef par ses compagnons, en raison de son
expérience militaire. Par la suite, Siden continue d’être au premier plan,
distingué par les Sévarambes comme responsable d’osmasie. Ce passage
consacre le triomphe des valeurs héroïques sur celles de l’argent. Déjà, la
biographie du narrateur annonçait ses prédispositions pour l’épée qu’il ne
quitte que contraint et forcé, pour la robe. S’il excelle en esprit et
éloquence, Siden trouve la pratique du Palais basse et servile.
Les textes de Tyssot ne décrivent pas de manière précise
l’économie utopique, mais en Australie, une répartition égalitaire des
terres permet de supprimer la possession héréditaire des terres, privilège
de la noblesse. C’est surtout le trajet des héros qui témoigne du mépris de
l’argent. Il y a chez Jacques Massé ou Pierre de Mésange une dimension
picaresque, une revendication orgueilleuse chez Pierre en particulier, de la
pauvreté. De leurs aventures, ces héros ne tirent pas de profit matériel.
Sans revendiquer la marginalité et vivre franchement dans un monde
parallèle, ils adoptent au terme de leurs aventures, une retraite
tranquille, un état de médiocrité.
Sans naissance ni argent, reste le savoir comme source de
dignité. L’utopie rêve d’introduire la science au pouvoir, de réaliser l’ordre
de la raison. Le savoir est d’ailleurs l’apanage du voyageur et de son
double utopique : roi ou législateur. Veiras décrit une société qui sait
reconnaître le mérite, en témoigne la pièce emblématique des Sévarambes,
écrite par le poète Khodimias et intitulée " le prix du mérite ". Elle
raconte le triomphe d’un poète auprès de sa belle sur ses rivaux, un jeune
homme beau mais fade, un musicien à la belle voix mas sans esprit, autrement
dit le triomphe des qualités essentielles de l’être sur les apparences. Chez
Tyssot, Jacques Massé affirme son autorité sur ses compagnons de route, puis
s’attire le respect du roi, grâce à ses connaissances scientifiques.
Ce savoir moderne qui permet de maîtriser le monde, des
sciences aux langues vivantes, en passant par la géographie est ce qui
permet le plus nettement la consécration de l’utopiste en son texte.
Voyageur, aventurier de la connaissance, il se confond même chez Veiras avec
la figure du grand législateur. On aura déjà noté comment l’utopiste imagine
le cadre idéal à la réalisation de ses rêves. Il joue aussi à se contempler
au miroir de l’utopie à travers ses personnages.
Moment romanesque : des soldats de plomb.
Emmanuel von der Mühl ironisait sur la fonction
compensatoire de l’utopie pour Veiras qui confère au héros un rang que son
auteur ne pouvait que convoiter et compare Veiras à " enfant jouant avec des
soldats de plomb ". On retrouve souvent cette idée d’enfantillage attachée à
l’utopie, envisagée alors comme un espace de jeu, la rectification
narcissique d’un destin incompris. C’est bien sûr réducteur, mais il y a
bien un jeu de possibles figuré par des avatars de l’auteur qui peut jouer
au moins partiellement, une fonction compensatoire, au delà de la pure
convention. Les personnages utopiques fragiles, tremblants, s’effaçant
parfois au profit de la voix idéologiques, n’en ont pas moins une existence.
Le jeu sur l’onomastique est un des indices les plus
évidents de l’investissement narcissique de Denis Veiras dans son texte. Il
prête son nom sous la forme anagrammatique au capitaine Siden et au
Législateur des Sévarambes, Sévarias. Cette répartition entre prénom et nom
a une valeur idéologique selon G.Benrekassa. En effet, le prénom n’est pas
affecté d’un coefficient idéologique, contrairement au nom patronimique.
Siden représente donc une version immature de Sévarias. Siden personnage
trop parfait pour le monde historique trouvera en utopie un monde à sa
mesure. Sévarias, quant à lui, apparaît à la troisième personne, icône dans
le texte et incarnation d’un idéal du pouvoir, ce qui permet à Veiras d’occuper
toutes les positions, voyageur, législateur, narrateur et héros, sans
compter cet éditeur dont parle l’avis au lecteur et qui a rencontré Siden.
Veiras se donne même le plaisir d’inscrire son nom dans la terre utopique.
En effet, les compagnons de Siden nomment leur campement Sidenbourg en l’absence
momentanée de leur chef. Que dire enfin du nom de Sévarias qui se
démultiplie à travers la dynastie des vice-rois, variante à partir du
préfixe Sév et du suffixe as.
Tyssot de Patot n’est pas plus discret, même s’il ne
parsème pas ainsi son nom au fil du texte. Il joue quant à lui au maître d’école,
comme Veiras joue aux soldats de plomb et profite des déambulations de ses
héros pour faire des exposés pédagogiques sur les tourbillons, le mouvement
des astres etc...Il apparaît même en personne dans son deuxième roman. En
effet, Pierre de Mésange rencontre à Rotterdam un certain Monsieur Tyssot,
exilé pour des raisons religieuses, venu de Delft pour retrouver un voleur.
Tyssot lui conseille en latin d’abandonner les fils de marchands et de
joindre les gens d’étude à Leiden. Cette apparition malicieuse en silhouette
le campe en homme de science désintéressé. Comme s’il ne pouvait résister à
l’envie d’entrer dans son texte, Tyssot le fait en passant et non sans
ironie. Parfois, son texte semble d’ailleurs se parodier lui-même. La
description de la société utopique occupe d’ailleurs une place réduite par
rapport aux voyages et aux discussions religieuses ou scientifiques. De ses
héros, nous avons une image qui alterne entre idéal et burlesque. Tel ce
début du voyage de Groenland où Pierre parle des proportions parfaites de
son corps et des savants qui viennent sans cesse le mesurer. Pierre n’est
pas un héros et le revendique, il parle de " sa naissance obscure ", de sa
" vie abjecte et servile " et raille le public qui ne s’intéresse qu’au " bruit
éclatant que font ordinairement les héros ". Même dans ses moments de gloire,
Pierre reste le héros picaresque voué à l’instabilité. Il se voit un temps
conférer l’insigne honneur de prodiguer ses conférences scientifiques depuis
le trône royal que lui cède pour l’occasion le roi de Ruffal. C’est l’occasion
pour Tyssot de nous livrer un exposé circonstancié sur la pesanteur. Pierre
termine son exposé par un éloge du roi et de la connaissance, aussitôt suivi
de son propre éloge par le roi de Ruffal qui s’incline devant sa science.
Bien sûr, le narrateur, et à travers lui, Tyssot, se
donne le frisson de la reconnaissance, mais l’aigle se brise vite les ailes.
Des hauteurs sublimes de la science, le texte retombe vers un passage de
comique peu aérien. Atterré par la pesanteur d’esprit de ses auditeurs,
poursuivi par les assiduités de la nièce du roi, intelligente mais fort
laide, Pierre la refuse et doit s’exiler dans une autre ville du royaume où
ses cours de physique lui attirent une autre fâcheuse mésaventure. Pour
avoir voulu expliquer d’un peu trop près le mouvement des astres à une femme
mariée, le voilà castré brutalement par un garde, tragique conclusion au
sacre manqué du savant.
Il est temps de nuancer le rapport de l’utopiste à ses
doubles. Le personnage réaliste, le double, incarnation de la raison , ne
résiste pas à l’épreuve du texte utopique. La voix de la raison, celle qui
fait passer le message, doit être une parole testamentaire et désincarnée.
L’auteur ou le complexe d’Abélard.
J’emprunte l’expression à Eric Walter pour désigner cet
imaginaire des gens de lettres qui en fait des moines laïques et l’écriture
une activité solitaire, une activité de renoncement qui confère une dignité,
une noblesse à ses sectateurs. Rappelons l’ouvrage d’un homonyme de notre
auteur, le docteur Tissot, De la santé des gens de lettres, texte de 1769
qui s’interroge sur l’activité littéraire comme remplacement de l’activité
sexuelle, ce qui expliquerait que Pierre n’ait pu garder son stylo et ses
attributs masculins.
Il a été souvent noté que la parole utopique est une
parole testamentaire et que le narrateur ne vit que le temps de léguer son
document à l’éditeur fictif. L’orgueil suprême de l’utopie n’est pas tant de
dresser sa propre statue au fil du texte que de parler de la raison, de ce
lieu anonyme et éternel où s’abolit la subjectivité.
Veiras met en scène de manière claire ce sacrifice du
sujet. En effet, dans le temple sévarambe trônent statues et peintures
représentant les vice-rois. Mais il ne s’agit pas de rendre un culte
religieux à leur personne. Les peintures célèbrent surtout l’excellence des
lois divines de Sévarias, dissocient corps politique et corps réel. Deux
tableaux mettent d’ailleurs en scène la possibilité d’un écart des vice-rois,
rois trop humains pour être parfaits mais heureusement contraints par la loi
à rester dans le droit chemin. Tel ce tableau représentant le roi
Sévardumistas, roi trop belliqueux " tirant son épée à demi hors du
fourreau, et une main sortant du ciel qui lui retient le bras ". Cette main
ne signifie pas une intervention surnaturelle mais représente l’opposition
du conseil aux projets guerriers du roi. La main est l’emblème de l’origine
prétendument célestes des lois de Sévarias. Un autre tableau raconte un
drame de la passion et permet d’introduire l’histoire de deux jeunes amants,
Floristan et Calénis. Cette aventure se passe pendant le règne de Sévaristas,
descendant naturel de Sévarias et le plus jeune et le plus beau des
vice-rois. Celui-ci, amoureux de la belle Calénis la persuade de l’épouser,
ignorant l’existence de son rival Floristan. L’amant malheureux surgit alors
au palais et se plonge un poignard dans le sein devant la belle infidèle et
le roi. Touché par cette marque d’amour, le roi cède Calénis à Floristan qui
a le bon goût de se remettre de sa blessure. Véritable exemplum, geste
sublime, romain de sacrifice d’un roi pour le bonheur de ses sujets, ce
moment théâtral est figuré sur le tableau et montre que le roi, pour être
sensible, obéit toujours à la raison. L’idylle entre le roi et ses sujets ne
saurait être perturbé par le désir. Décrivant le mythe du bon pouvoir, E.
Enriquez explicite ce rapport à un père aimant et idéalisé, " objet commun
du groupe placé par chacun à la place de son idéal du moi " et permettant l’identification
du groupe les uns aux autres. Un autre personnage a droit quant à lui au
bonheur personnel et à la consécration, c’est le poète Khodimias, rebaptisé
" esprit divin " et qui a obtenu les faveurs d’une belle jeune fille grâce à
son esprit, l’emportant sur des rivaux plus beaux que lui. Sa pièce " le
prix du mérite " raconte aux Sévarambes le triomphe répété de l’esprit sur
l’apparence. Ainsi, ces deux figures permettent de dissocier séduction
physique et charmes de l’esprit et d’évacuer ainsi la part d’ombre du
pouvoir, une séduction irrationnelle.
Tyssot propose une version moins sublime et plus
pessimiste, l’adoption de masques. Alors que Veiras exprime une confiance
dans la possible transparence des êtres et des corps, Tyssot raconte le
divorce entre intérieur et extérieur, public et privé. A travers le
personnage de Pierre, il semble représenter l’impuissance de la perfection
physique et spirituelle, idéal grec qui n’a plus cours dans un monde déchu.
On pense au tableau élogieux que Tyssot dresse de sa personne dans ses
Lettres choisies. Pierre a un corps aux proportions si parfaites que les
savants viennent le mesurer. Mais dans l’univers obscurantiste décrit par
Tyssot, il n’y a plus d’harmonie, l’apparence est souvent trompeuse, la
nature parfois irrégulière. On sait ce qui arrivera au corps trop parfait de
Pierre, objet de trop de convoitises. La beauté ne saurait être trop
insolente et le savant doit se faire eunuque pour faire entendre sa voix. Ce
burlesque Fontenelle qui n’a guère de chance avec les marquises cherche
alors une indépendance sans éclat. C’est le chinois universaliste rencontré
par son héros dans les geôles de l’inquisition de Goa qui permet à Tyssot de
formuler sa conception de la liberté. Le chinois ne professant aucune
religion particulière, choisit d’adopter celle du pays où il se trouve,
adoption d’un masque qui ne nuit en rien à sa liberté intérieure. On peut
opposer cette figure à celle du mandarin, rencontre réussie du pouvoir et du
savoir qui a tant fasciné Voltaire. Tyssot nous parle d’un monde intolérant
qui force l’individu à se retrancher dans son for intérieur.
Le dix-huitième compte des cosmopolites célèbres, de
Grimm à Casanova, mais le terme encore rare quant Fougeret de Mombront l’utilise,
est ambivalent. En bonne part, il peut signifier un sentiment d’appartenance
à la communauté humaine. En mauvaise part il désigne un homme qui n’a pas de
sentiment d’appartenance nationale et revendique une liberté, un égotisme
dangereux. Fougeret de Mombront en constitue une exemple célèbre. Si les
Tyssot ont la patte velu, lui c’est le coeur qu’il a velu, si l’on en croit
Diderot. L’utopie, de part sa recherche de clôture s’ancre résolument dans
un espace et ne s’accommode guère du cosmopolitisme. Etre sans feu ni lieu,
c’est être sans foi ni loi. Berrington, dans les Mémoires de Gaudence de
Lucques décrit un homme errant, fils d’un anglais et d’une
hollandaise, devenu lieutenant à Batavia et condamné à vivre dans une
solitude affreuse, avant de rencontrer les Mezzoraniens et abuser de leur
confiance Gaudence, horrifié, conclut qu’il est pire que le cannibale qui ne
s’attaque pas à ses amis. Grivel dans L’Ile inconnue condamne le même
genre de personnage, l’anglais Wilson qui n’a " aucun fond de morale et de
religion et comme loi que les conventions humaines appuyées par la force ".
Tyssot n’adopte pas ce discours moralisant, peut-être
parce qu’il ne croit pas vraiment à l’utopie. Le Juif errant traverse Les
aventures de Jacques Massé. De ce personnage légendaire, Tyssot ne retient
que le voyageur universel, connaisseur de tous les temps et tous les lieux
et néglige la question de sa condamnation. Certes, il raille ses fables
juste bonnes pour " enfants " et " femmelettes ", mais il s’intéresse à ses
récits qui lui donnent envie de partir en exploration et lui ouvrent la voie
de l’utopie. Le frère du roi imposteur dont nous avons déjà parlé, constitue
une variation sur le même thème. Bérénice est un vagabond érudit, polyglotte
qui impressionne favorablement Pierre, surpris d’apprendre qu’il est " ramoneur
de cheminées, n’ayant ni feu ni lieu au monde, et étant comme Melchicedec,
sans père et sans mère et sans généalogie ". Ce libertin qui ne veut s’assujettir
à rien, est parfaitement heureux, malgré la bassesse de sa condition.
Au terme de cette étude, nous semblons avoir perdu de vue
les considérations biographiques, mais l’existence de Veiras et de Tyssot
posent nécessairement la question du pouvoir et de l’exil. L’espace utopique
leur permet d’imaginer le lieu idéal où le mérite retrouverait ses droits et
le savant la gloire. Pourtant, c’est toujours au prix d’un renoncement :
renoncement au désir qui se solde chez Veiras par une dissociation du savoir
et du pouvoir, de l’esprit et du corps et chez Tyssot par l’adoption de
masques. Corps statufié ou corps voilé. Nul doute que la distinction du
corps réel et du corps politique constitue un gain pour l’histoire politique,
mais elle implique le sacrifice d’une relation heureuse de l’utopiste à ses
doubles.